La Chine se pense désormais en grande puissance, mais sous quelle forme, et avec quelle finalité ? Faut-il craindre une Chine superpuissance, ou au contraire l’accueillir avec sérénité ? Ces questions déterminantes dans les relations internationales contemporaines justifient de se plonger dans l’histoire et la culture chinoises afin d’apporter des éléments de réponse, loin des clichés et des idées reçues – « la Chine est conquérante », ou au contraire « la Chine est fondamentalement pacifique », parmi les plus répandus. Un chercheur chinois de l’Académie des sciences sociales, Zhao Tingyang, apporte une contribution riche et éclairée sur ces débats, en évoquant le système du Tianxia – qui signifie littéralement « tout sous un même ciel » – pour qualifier le rapport de la Chine aux autres civilisations. Ce système, que l’auteur présente dans son plaidoyer comme inclusif, constituerait une universalité qui viendrait répondre aux carences de la pensée occidentale et des rapports de domination qui l’accompagnent. Une « société harmonieuse » à échelle mondiale, donc.
C’est à la dynastie des Zhou (XIe-IIIe siècles av. J.-C.) qu’il faut remonter pour trouver les premières traces du Tianxia, qui subit ensuite une multitude d’influences et s’imprégna du confucianisme. Autant dire que ce système antique a fortement affecté l’ensemble de l’histoire plurimillénaire de l’empire du Milieu. Mais il fut oublié au cours des cent-cinquante dernières années, avant d’être remis au goût du jour comme une clé de compréhension de la stratégie de puissance de la Chine et de la relation avec son voisinage et les autres grandes puissances.
Ce « Tianxia 2.0 » peut-il être la réponse à un ordre international confronté à une multitude de défis ? À l’inverse, ne traduit-il pas une volonté hégémonique chinoise, dans son environnement régional dans un premier temps, élargie au reste du monde ensuite ? En somme, quel regard devons-nous porter sur le travail de Zhao Tingyang, dont l’influence auprès des décideurs chinois n’est cependant pas démontrée ? Le Parti communiste chinoise (PCC) voit-il dans le Tianxia le système idéal, un slogan ou ne le prend-il pas au sérieux ? Plutôt que d’attendre la réponse, il convient de comprendre les contours du Tianxia autant que d’en saisir la pertinence face aux enjeux contemporains. C’est ce qui est proposé dans ces pages, et c’est ce qui nous invite à dépasser le travail descriptif de Zhao.
Traduit par Jean-Paul Tchang, l’ouvrage de Zhao Tingyang, initialement publié en Chine en 2016, est l’une des publications les plus incontournables des dernières années dans le champ des relations internationales et de la philosophie politique. D’autant plus essentielle à l’heure où les équilibres internationaux sont bouleversés, et où les incertitudes sur le systèmemonde n’ont jamais été aussi grandes depuis la fin de la guerre froide.
Barthélémy Courmont
Professeur à l’Université catholique de Lille et directeur de recherche à l’IRIS
Date de mise en ligne : 27/09/2019
doi.org/10.3917/ris.115.0146b